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mon chemin vers saint Jacques de Compostelle

témoignage de Marie-Madeleine Vigny publié dans le journal Namasce Ecclesia de Juin 2010.

Il est venu pour moi le temps de partir, de quitter mon chez moi, de laisser confort et sécurités, de dire au revoir à ceux qui me sont chers et de m’en aller, confiante, sur les chemins de France et d’Espagne.

Mon désir est de faire Le Chemin d’Arles ou Via Tolosana. Mon itinéraire : Annemasse, Gillonnay, La Voulte, Arles, Saint-Guilhem-Le-Désert, Toulouse, Auch, Le col du Somport, Puente la Reina ; puis Le Camino Francès : Burgos, Leon, Santiago, Fisterra ou la Fin des Terres, soit environ 2'285 Km.

L’avant-veille du départ, entourée de quelques membres de ma famille et d’amis, je reçois du Père Alain Viret, la Bénédiction du Pèlerin. Au matin du 6 août, Fête de la Transfiguration, départ de l’église saint Joseph à 7 heures. Trois personnes m’accompagnent un bout de chemin : j’apprécie.

Me voici seule. Je vais « tirer chemin », jour après jour, sac au dos, (environ 10 Kg avec l’eau et la nourriture), bâtons (en bois) à la main. Je n’emporte que le strict minimum. Un certain dénuement est nécessaire : il faut « aller sur le léger ». La route est longue, longue, il est vrai. Mais je n’y pense pas : « à chaque jour suffit sa peine ».

Cheminer ? Qu’est-ce à dire ? Pour moi, c’est comme une histoire d’alliance.
Je fais alliance tout d’abord avec mon corps : le nourrir, l’abreuver, l’écouter, parfois le soigner ; avec mon esprit, mon cœur, mon être profond : au long des jours, je revisite ma vie avec ses joies et ses peines, ses réussites et ses échecs, ses richesses et ses manques et je m’achemine vers la paix avec moi-même.

Je fais alliance avec le temps qui s’écoule : je prends le temps d’admirer, de contempler, de visiter, de parler, d’écouter, sans être préoccupée d’arriver vite au gîte. Je marche au rythme de mon cœur.

Je fais aussi alliance avec la création tout entière, avec le silence, avec la beauté des paysages, avec la beauté des œuvres des hommes : plus particulièrement les églises et cathédrales romanes ou gothiques, les monastères du Moyen-Âge ; bâtiments à l’architecture audacieuse, aux riches sculptures, aux verrières et rosaces de toute beauté.

Cheminer, c’est encore faire alliance avec l’imprévu, l’inattendu : les erreurs de chemin, les oublis, le balisage insuffisant, la fatigue, les refus d’hébergement ou les hébergements sommaires : cabanon, salles paroissiales, mazet, terrasse abritée… Il est nécessaire de m’adapter, d’aller à l’essentiel, de m’ancrer dans l’abandon à la Providence.

Je fais surtout alliance avec l’autre quel qu’il soit, dans le respect, la discrétion, la tolérance ; alliance avec les pèlerins de tous âges, de tous pays, de tous continents ; avec les personnes qui m’hébergent, celles qui me remettent sur le bon chemin, celles qui m’offrent des fruits, un café, des gâteaux… ; avec un homme qui jardine, avec une femme à sa fenêtre, avec un prêtre priant dans son église, avec de jeunes écoliers dans la cour de récréation, avec un paysan sur son tracteur…. C’est alors le temps de l’échange, simple et fraternel.

Je fais particulièrement alliance avec ceux que j’ai quittés et qui me sont chers. J’ai le temps de penser à eux longuement, chaque jour. Sur le Chemin, ils me sont plus présents que dans la vie sédentaire.

Et, à travers toutes ces alliances, il y a l’alliance avec le Seigneur, dans une prière quotidienne : louange, action de grâces, prière d’intercession pour les malades, les affligés, les détenus, les prêtres, la paix dans les pays en guerre… je prie aussi pour ceux qui m’ont dit avant le départ ou sur le Chemin : « Priez pour nous à Compostelle ». Croix, calvaires, oratoires, chapelles, églises, cathédrales, jalonnent le Chemin et invitent au recueillement. Prière particulière à La Cruz de Ferro (1'490 m. alt.) en Espagne, où j’accomplis un rite pluriséculaire : je dépose au pied de la croix un caillou (petit !) emporté de chez moi et qui symbolise mes soucis, mes peines, jetés à Ses pieds.

Ainsi, pas après pas, Km après Km, étape après étape, sous le soleil, la chaleur, le ciel bleu, ou sous la pluie, le vent, le froid, j’avance… Et, voici que se profilent à l’horizon Santiago et sa cathédrale où j’arrive le 13 novembre. Là, m’attend saint Jacques sculpté sur le pilier central du Portail de la Gloire. Je place ma main à la base du pilier, dans l’empreinte laissée au cours des siècles par les millions de pèlerins. Émotion, gratitude, bonheur indicible.

Puis, durant quatre jours, je marche vers Fisterra. J’atteins la Fin des Terres le 18 novembre, sous un soleil éclatant. La borne en pierre indique : 0,00Km. Je suis face à l’océan et à ses vagues écumantes : remerciements, louanges. Dans un creux de rocher noirci, je brûle mes socquettes : autre rite ancien qui symbolise le dépouillement du vieil homme pour revêtir l’homme nouveau…. Un bonheur inattendu : retrouver, en ce lieu, Slava, une Allemande, que j’ai quittée à Gillonnay, le 14 août.

Chemin d’errance, de dépouillement, de transformation ;
Chemin de simplicité, d’humanité, de fatigue parfois ;
Chemin d’émerveillement, de silence, de prière ;
Chemin de joie et de vie ;
Chemin de plénitude, je t’ai aimé !

Marie-Madeleine Vigny, le 13 avril 2010.